Interview : Entre jeu et conflit, le récit d’un tournoi pas comme les autres !
Une équipe de Monaco basket disputant le tournoi Adidas Next Generation a été bloquée à Abu Dhabi en raison du conflit irano-américain. Interview de Nicolas Moncet, coach de l’équipe U18.

« On pourra dire qu’on a vécu la guerre » en disait-on en rigolant mais quand on est sortis, on s’est dit : « Ah ouais, c’est vraiment sérieux et ce n’est pas drôle du tout !»
« Quand on retourne au lycée, on peut marcher et respirer tranquillement alors que d’autres sont bloqués dans la peur.” Ce sont les mots marquants de Louis Bathily, un des joueurs sous la responsabilité de Nicolas Moncet.
UN TOURNOI QUI SEMBLAIT ORDINAIRE
Combien de joueurs avez-vous sélectionné ?

Nous sommes partis avec dix joueurs de notre centre de formation et nous avions le droit d’inviter deux joueurs qui venait d’un autre club pour compléter notre effectif, soit pour l’améliorer soit pour compenser un poste qui était un peu défaillant.
Nous sommes donc partis à 12 joueurs et 5 encadrants : il y avait le staff du centre de formation, le coach de joueur U21 et U18, moi-même, il y avait le médecin Christophe Feutrier, le président de l’association Nicolas Chablis et le responsable des équipes Anthony Le Fan.
Avez-vous des résultats à nous donner lors du peu de matchs que vous avez joués ?
Nous avons joué deux matchs et demi au lieu de quatre, car nous avons été arrêtés au milieu du troisième. Lors du premier match, nous avons affronté Dubaï. Malgré des difficultés, nous avons su faire les bons choix pour remporter le premier match de l’histoire du club dans cette compétition. Après du repos et de l’entraînement, nous rencontrons le lendemain le club de la capitale espagnole et la meilleure équipe du tournoi, le Real de Madrid qui s’est imposé facilement.
Cependant, le fait d’enchainer les matchs était dur physiquement et mentalement.
UN CONFLIT TRES PERTURBATEUR
Comment avez-vous appris la nouvelle du conflit et comment avez-vous réagi ?

Lorsqu’on a commencé le match contre l’Aris Thessalonique le troisième jour, nous dominions. Soudain une alarme retentit sur tous les téléphones de la salle et les panneaux se mettent à trembler suivi d’un message écrit : un missile a été tiré dans la direction du Qatar. Les dirigeants de l’Euroligue stoppent le match et le reprennent une heure et demie plus tard car le missile a été intercepté. Une nouvelle alerte se fait entendre et le match est arrêté définitivement. Le tournoi est annulé. Les joueurs sont escortés par la police.
En sortant nous apercevons un missile dans les airs qui se fait intercepter. Nous rentrons vite à l’hôtel.

Comment était la vie à l’hôtel ?
C’était long, très long, on était confinés, on ne pouvait pas sortir. Notre temps se divisait dans notre chambre, descendre manger, se doucher, faire une sieste, faire un peu de musculation puis aller à la piscine pendant les périodes autorisées. On est 7-8 à la piscine et là on voit la fumée d’un autre drone qui se fait intercepter juste au-dessus de nous. Pareil, on décide de rapidement descendre dans nos chambres.

Les prochains jours sont assez similaires donc pour faire patienter nos joueurs nous leur avons proposé des activités liées à la géopolitique de cette zone géographique : pourquoi ce conflit ? Qui engage ce conflit ? Quels sont les enjeux ? … pour que nos joueurs comprennent la situation. Ensuite, on a effectué des exercices de musculation en petit groupes et des jeux de rôles sur le média : par exemple “Je suis Mike James, vous venez de perdre 10 matchs consécutifs, comment réagissez-vous ?” on essayait de rendre le temps moins monotone.
Est-ce que vous pouviez communiquer avec vos proches et quel était votre sentiment général ?
On avait la WIFI à l’hôtel donc la communication était plutôt simple avec les familles. On avait prévenu les garçons de faire attention à la manière de renseigner les familles car il y a ce qui se passe à la télévision, ce que les journaux rapportent et il y a la réalité sur place, les drones nous passait au-dessus donc on était entre guillemet “safe”. On était alerté dès qu’il y avait un problème, tout était dans l’ordre.
Sur le coup on essayait de montrer le moins possible de stress aux jeunes pour ne pas qu’eux se ne mettent à stresser. Sur le moment on rigole, on les accompagne. Mais le deuxième point c’est quand on rentre : en France il y a tout qui retombe, le lendemain on était extrêmement fatigués. Malgré la joie de revoir nos familles, on a un sentiment de culpabilité pour ceux qui sont restés sur place alors que nous avons eu le privilège de rentrer.
DES CONSEQUENCES SUR LEUR VIE ET SUR LEUR MANIERE DE VOIR LES CONFLITS
Quelles ont été les répercutions psychologiques sur votre vie quotidienne ?
Personnellement, j’ai plutôt bien réagi à la situation. A part tout ce qui est sonore : dès qu’une porte de voiture claque, je me retourne directement. Mon cerveau est resté en permanence en alerte.
Pour les joueurs, on est en train de mettre en place un suivi post trauma car après un échange avec leurs familles, nous avons décelé que sur place ils montraient toujours bonne mine mais au final quand ils appelaient leurs parents, ils étaient en pleurs. Donc peut être qu’ils vont plus communiquer avec quelqu’un d’extérieur. Sur place, on essayait de les accompagner au maximum mais dans un centre de formation, ils sont dans une logique de performance, donc ils nous cachaient un peu leurs sentiments pour qu’on ne croît pas qu’ils sont faibles.
Quelles sont les conséquences pour le tournoi, est-il annulé ou reporté ?
Le tournoi va malheureusement être annulé, les matchs ne vont pas être rejoués et sans aucun doute je pense qu’ils vont prendre les premiers qui sont les madrilènes et il ne va pas y avoir de discussion ni de contestation.
Est-ce que vous seriez prêt à retourner dans l’un de ces pays pour un évènement lié au basket ?
Oui, j’y retournerai. Il y a ce sentiment de culpabilité d’avoir été privilégié alors que d’autres sont là-bas au cœur des missiles et des obus. Je ne me sentais pas extrêmement en danger bien que le conflit ait évolué depuis que nous sommes partis car il y a encore eu des frappes. Abu Dhabi n’a pas été spécialement visé donc si c’était pour retourner à Abu Dhabi, je le ferai : si c’est pour une aide humanitaire d’accord mais si c’est que pour du basket je n’irai pas. Je ne vois pas l’intérêt de mettre en danger des personnes pour du sport, quelque chose qui nous lie, qui nous anime et qui nous fait avancer tous les jours. On se sent en danger à tout moment et c’est impressionnant mais négativement.
Comment avez-vous été rapatriés à Monaco ou en sécurité ?
On a averti le gouvernement monégasque qui a tout de suite compris la situation et qui nous a aidés. On s’est inscrit sur une plateforme française qui nous tenait au courant des informations en temps réelle. Mais ensuite l’Euroleague nous a très bien pris en charge puisqu’ils nous ont dit qu’ils allaient mettre à dispositions des jets privées qui permettraient de mettre en sécurité les équipes jusqu’à un autre aéroport (dans ce cas à Istanbul). On ne nous a pas oubliés, on se sentait bien accompagnés, …
A 14h, on mangeait et on nous a dit qu’il y avait un avion dans une heure et qu’il fallait vite prendre un bus qui nous attendait à l’entrée de l’hôtel on a donc tout laissé sur la table, on avait déjà préparé nos valises. On s’est donc précipités dans nos chambres et on est montés dans le bus. Une heure après on se retrouvait dans l’avion et on a été très bien pris en charge car c’était seulement le quatrième avion qui partait d’Abu Dhabi.

Gabin MARTIN
Titouan TIRINTINO
Yven CLAUSTRE
Collège Jean Cocteau, Beaulieu sur Mer.
4°3
Crédit : Photos prises par Nicolas Moncet.