Interview : Un Franco-Iranien face à la guerre
Né à Cannes de parents iraniens ayant fui la révolution islamique de 1979, Cyrus Zalian-Rahatabad est aujourd’hui enseignant de mathématiques au lycée René Goscinny à Drap. Pour lui, le conflit qui secoue l’Iran aujourd’hui n’est pas une actualité lointaine, mais une réalité douloureuse et intime.
Face à cette actualité complexe, il a accepté de nous livrer son regard, mesuré et lucide.
Dans quelles conditions vos parents ont-ils fui l’Iran ?
C’est un peu difficile — pendant des années, j’ai essayé de questionner mes parents par rapport à ce qui s’est passé durant cette période-là. Comme beaucoup de personnes qui ont vécu des évènements assez difficiles, ils n’en ont jamais vraiment beaucoup voulu parler.
De ce que j’ai pu comprendre au fil des années : ma mère est musulmane, mais mon père est zoroastre — une des principales religions en Iran, qu’on appelait à l’époque la Perse. Les zoroastriens, comme les juifs, comme beaucoup de minorités en Iran, ont eu peur lorsqu’il y a eu cette révolution islamique, craignant les conditions que seraient celles de ces minorités sous ce régime. Je pense que c’est une des principales raisons pour lesquelles ils ont fui, à laquelle s’ajoute l’instabilité et le manque de visibilité sur ce que serait le futur dans ce pays-là.
Comment vivez-vous la situation depuis la France ?
Déjà, de l’impuissance. C’est un sentiment extrêmement difficile à vivre : je ne peux rien faire pour les gens qui vivent là-bas, je ne peux qu’attendre. Et énormément de tristesse.
Ce que les médias relatent, ce sont plutôt des considérations financières — le prix de l’essence, le détroit d’Ormuz fermé. Mais j’ai malheureusement cette chance d’avoir aussi un point de vue humain, qui a été un peu délaissé. C’est la peur dans laquelle vivent tous les jours les Iraniens. Ma tante m’explique par exemple qu’elle est obligée de faire des allers-retours entre sa salle de bain et sa cuisine, parce que ce sont les seuls endroits sans fenêtre — on leur a demandé de se tenir loin des fenêtres. On sent l’anxiété permanente de ces personnes.
J’ai encore une tante, la sœur de ma mère, qui vit à Téhéran et que j’aime beaucoup. Il faut savoir que si on veut être en contact avec quelqu’un en Iran, ça se fait unilatéralement : c’est eux qui peuvent nous contacter, nous non. Elle a réussi à nous contacter à deux reprises dernièrement, notamment le 19 mars pour le Nouvel An iranien — la fête la plus importante pour nous, Iraniens — qui a lieu à l’équinoxe de printemps.
Vu de France, l’attaque des USA et d’Israël était-elle nécessaire et justifiée étant donné le traitement du peuple iranien par le régime en place ?
Je n’ai pas la prétention d’avoir les connaissances géopolitiques et militaires nécessaires pour répondre pleinement. Ce régime est celui qui nous a séparés des gens qu’on aime, la raison pour laquelle on a fui ce pays. Donc vu de France, bien évidemment, on a envie que ce régime disparaisse — un régime dont on sait désormais qu’il profite grandement de la manne pétrolière pour s’enrichir lui-même, plutôt que de permettre aux citoyens iraniens de vivre mieux. Personne que je connais n’a envie que ce qu’on appelle le régime des mollahs perdure.
Maintenant, est-ce que c’était la bonne manière ? Apparemment non, puisque pour l’instant ça ne donne aucun résultat.
Concernant l’ultimatum de Trump sur le détroit d’Ormuz : s’il décide d’attaquer des centrales électriques qui fournissent les civils en électricité, il se place dans le cadre d’un crime de guerre. Pour la réponse iranienne — c’est choisir entre la peste et le choléra. Les Iraniens sont très fiers et très patriotes. Les personnes qui ont le pouvoir militaire et politique entre leurs mains sont des gens assez têtus, qui n’ont pas peur de l’escalade. J’ai l’impression que c’est ce qu’on voit depuis le début du conflit : une escalade perpétuelle.
Inversement, l’intervention des USA et d’Israël était-elle attendue par les Iraniens ?
Je ne peux pas vraiment répondre à cette question. Ce que je peux vous dire, c’est que quand j’ai ma tante au téléphone, on essaye d’être très discrets et de ne pas critiquer le régime — ce qui peut paraître paranoïaque. Quelques mois avant cette attaque, alors qu’il y avait déjà des remous en Iran — des manifestations, plusieurs dizaines de milliers de personnes tuées selon les sources occidentales — ma tante a été convoquée au poste de police le plus proche pour se justifier de tous les appels qu’elle recevait. Le régime surveille les appels entrants des Iraniens.
Sur la question du sentiment des Iraniens vis-à-vis de l’Occident : la jeune génération est attirée par le mode de vie américain, c’est sûrement vrai. Mais les Iraniens plus âgés ont toujours eu du mal avec l’Amérique et la Grande-Bretagne. La raison vient du début du XXe siècle : le Royaume-Uni s’est implanté en Iran pour exploiter les gisements pétroliers de façon totalement inégale. Les Iraniens ont été les premiers à demander la nationalisation de leurs richesses pétrolières, ce qui a conduit au coup d’État contre Mossadegh, avec l’aide américaine. Pour toutes ces raisons-là, les vieux Iraniens détestent beaucoup l’Angleterre, et a fortiori l’Amérique.
Pensez-vous que le régime des mollahs va rester en place ?
La première question à se poser, c’est : si le régime des mollahs ne reste pas en place, qui va prendre sa place ? On parle beaucoup du fils du Shah — mais ce n’est pas une alternative pertinente aux yeux de beaucoup de gens que je connais. C’est quelqu’un qu’on est en train de parachuter en Iran, alors qu’il n’a jamais vraiment rien fait.
Le régime va sûrement chuter, pour répondre directement à la question — mais dans beaucoup de temps et avec beaucoup de dégâts. Israël ne fera pas confiance au régime actuel tant qu’il n’aura pas disparu, notamment sur la question du nucléaire, et l’administration américaine suivra. Face à des gens très têtus, ça va être une escalade jusqu’à… jusqu’où, je ne sais pas. Mais j’espère que ce ne sera pas la pire des issues.
Qu’espérez-vous pour l’Iran ?
L’avènement d’un pouvoir réellement démocratique, le retour des libertés, une ouverture à l’extérieur, tout en réussissant à préserver son identité propre.
L’Iran est un pays magnifique par sa culture, sa philosophie, sa littérature, son architecture, sa cuisine. Mais il y a une sorte de mur créé par le régime politique actuel qui fait peur et qui empêche les gens de s’y intéresser. Une fois que ce régime aura disparu, que l’Iran aura réussi à se débarrasser de cette ombre qui plane au-dessus d’elle, ce sera des jours meilleurs — pour le peuple iranien en Iran, mais aussi dans le monde entier, avec le retour d’échanges qui ont été sclérosés par l’arrivée au pouvoir, il y a maintenant plus de 40 ans, de ce régime-là.
Propos recueillis par Nihad, Anne-Flore, Yasmine & Ayrton