Parmi les Etoiles : 1er prix du Concours de Nouvelles organisé par la ville de Nice

Le saviez-vous ? Julia Camous, alors élève de 4ème au Collège du Parc Impérial, a remporté avec son émouvant texte le 1er prix du concours de nouvelles catégorie « Collèges » organisé par la Ville de Nice dans le cadre du dispositif Lecture pour tous.

Lors du Festival du Livre en juin 2018, elle a reçu son 1er prix et les compliments appuyés de l’écrivain Prix Goncourt Didier Van Cauwelaert.

Découvrez vite sa nouvelle !!

Parmi les étoiles

Le dôme de l’observatoire se dresse devant moi, imposant. Presque irréel. Le soleil s’est couché derrière la colline. Tandis que les lumières de la ville s’allument, les étoiles apparaissent dans le ciel sans nuages. Il n’y a pas de lune et la voûte céleste n’en est que plus resplendissante. J’inspire l’air frais à pleins poumons. Je suis assaillie par des odeurs de sève et d’aiguilles de pin, des odeurs apaisantes que j’adore.

Je suis quelques instants le chemin rocailleux, puis je m’en écarte pour aller m’étendre sur l’herbe en poussant un soupir de contentement. Je contemple les étoiles. Depuis toute petite, j’ai toujours été attirée par l’espace. Il faut dire qu’avec des parents astronomes, c’est la moindre des choses. C’est grâce à eux que je suis ici. Ils m’ont ouvert le parc de l’observatoire pour une partie de la nuit. Car aujourd’hui est un jour spécial : c’est mon anniversaire, et celui de la mort de ma grand-mère. C’est une date importante dans ma famille. Mais cette nuit il faut que je profite d’avoir la chance d’être ici. On n’a pas treize ans tous les jours tout de même !

Je soupire en repensant aux consignes de sécurité que m’a prodiguées ma mère avant de venir ici, puis à celles de mon père sur le trajet en voiture dans mon esprit embrumé… J’ai dû m’endormir. Tant mieux. Je vais pouvoir rester éveillée plus longtemps pour observer la pluie d’étoiles filantes.

En effet, les scientifiques de l’observatoire ont prévu ce phénomène pour cette nuit. Alors j’attends, les yeux rivés sur la voute céleste, guettant la moindre traînée lumineuse qui se détacherait sur le ciel par-dessus la clarté de la ville.

C’est au bout d’une quinzaine de minutes qu’apparaît enfin la première étoile filante. La tradition voudrait que je fasse un vœu. Mais je ne crois plus à ce genre d’histoires. Des légendes sur les étoiles, mes parents aimaient bien m’en raconter quand j’étais plus jeune. Il y en avait une que j’appréciais particulièrement et dont je me souviens encore. Ma mère me racontait que lorsque, sur Terre, une personne mourait, elle partait rejoindre les étoiles sous la forme d’une comète et qu’elle devenait elle-même une étoile, surveillant le monde depuis son lointain perchoir. Bien évidemment, maintenant je sais que c’est faux. Tout comme je sais que les étoiles filantes viennent de l’espace pour se désintégrer dans l’atmosphère en allant vers la Terre.

Je suis plongée si profondément dans mes pensées que je ne saisis pas immédiatement ce qui est en train de se passer. L’air devient électrique, chargé d’une tension presque palpable. Je me redresse vivement. Ce que je découvre me laisse bouche bée. Les étoiles brillent d’un éclat éblouissant qui me force à plisser les yeux. Soudain, un éclair blanc aveuglant déchire la nuit au-dessus de moi. Le sol tremble et je garde les yeux rivés sur le ciel. Tandis que la lumière vive de l’éclair s’estompe, elle laisse place à une chose étrange. Comme une déchirure dans l’atmosphère. D’un noir si profond qu’il semble aspirer les lumières de la ville.

Je cligne plusieurs fois des paupières, autant pour chasser les points blancs qui dansent devant mes yeux que pour me persuader que tout ce qui se passe est réel.

La déchirure dans le ciel est toujours là. Sa présence est pesante, comme si, à tout moment, quelque chose allait sortir du trou béant et sombre. Je décide de bouger. Avant de partir, mon père m’a affirmé que l’un de ses collègues se trouvait encore dans le bâtiment principal de l’observatoire pour observer la pluie d’étoiles filantes. Peut-être est-il en train d’étudier la déchirure grâce à la lunette astronomique, dans la coupole.

Sans plus tarder je me mets en route au pas de course. Je passe devant un premier centre d’observation, une vieille locomotive peinte en blanc de laquelle dépasse une lunette astronomique.

J’arrive enfin devant le grand dôme blanc et je me retrouve face à la porte, les bras ballants. Je ne sais pas trop quoi faire. Mais il faut bien tenter quelque chose. Je décide de toquer. J’attends une dizaine de secondes mais je ne reçois pas de réponse. Je réitère mon geste et, même résultat, aucune réponse.

Alors, après quelques secondes de réflexion, je pousse la lourde porte. A mon plus grand étonnement, elle pivote sur ses gonds. L’intérieur du bâtiment est sombre et froid. Mais le toit de la coupole est ouvert pour la lunette astronomique, ce qui laisse passer un peu de lumière. Malgré tout, je sors mon portable et je le tiens devant moi à la manière d’une lampe torche pour éclairer mes pas.

Le collègue de mon père devrait être ici. Visiblement il n’y est pas. De plus en plus inquiète, je lance d’une petite voix :

Il y a quelqu’un ?

Evidemment, aucune réponse. La pièce est déserte. Pourtant la lunette astronomique est pointée vers le ciel, prête à être utilisée. Poussée par la curiosité, je m’approche de l’objectif de l’appareil. Je colle mon œil contre la lentille de verre et j’observe le ciel. La lunette est orientée juste sur la déchirure dans l’atmosphère. En y regardant de plus près, cette faille n’est pas entièrement noire. J’y distingue de minuscules points brillants, de couleur blanche que je n’ai pas pu voir à l’œil nu tout-à-l’heure. A moins qu’ils n’y étaient pas à ce moment-là.

Soudain je me rappelle d’une chose : ma mère était censée m’appeler à vingt et une heure pour savoir comment cela se passe. Je regarde l’écran de mon portable, il est vingt et une heure trente et je n’ai aucun appel en absence.

Tout en me faisant violence pour ne pas paniquer, je tente de trouver une explication rationnelle à tout ça. Pour l’éclair aveuglant et la déchirure dans le ciel, je n’en trouve pas. Mais mes parents savent sans doute ce qui se passe. Pour le fait que ma mère ne m’ait pas appelée, elle a dû oublier, ou bien l’éclair a provoqué une coupure dans le réseau téléphonique et elle ne parvient pas à me joindre, oui, ce doit surement être ça. Je décide tout de même d’essayer de l’appeler. Mais pour cela, il faut que je sorte.

Arrivée dehors, je ressors mon portable. A mon plus grand étonnement, il y a toujours du réseau, comme l’indiquent les deux barres qui s’affichent sur l’écran. Légèrement tremblante, je fais défiler mes contacts du doigt jusqu’à arriver à celui de ma mère. Je lance l’appel avec appréhension. A peine ai-je collé le téléphone contre mon oreille qu’un bip sonore retentit, suivit d’une voix féminine qui annonce, morose et désincarnée :

« Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué »

Je ne comprends pas. Ce n’est pas possible ! Je réessaie en composant moi-même le numéro. Même résultat. J’essaye d’appeler mon père. Toujours la même chose. J’appelle ainsi quasiment tout mon répertoire, de mes grands-parents à mes plus proches amis. Aucun numéro ne fonctionne.

Je sens soudain la tête me tourner. Je m’assois à terre, le visage entre les mains, tentant de repousser tant bien que mal la panique qui est en train de s’emparer de mon esprit. Je respire à fond pour me calmer. Il y a forcément une explication à tout cela. De toute façon, mes parents vont forcément finir par venir me chercher. En attendant je suis sensée profiter de ma soirée. Et puis, cette déchirure étrange dans le ciel, ce n’est sans doute qu’un phénomène naturel que l’on ne connaît pas encore, ou que seuls les scientifiques ont pu étudier. C’est assez excitant quand j’y pense.

Je suis tirée de mes pensées par un crépitement, juste derrière moi. Je me retourne brusquement et ce que je vois me pétrifie. Devant moi, flottant à quelques centimètres du sol, il y a une boule lumineuse d’une trentaine de centimètres de diamètre, de couleur blanche, légèrement bleutée. Sa surface est tout simplement splendide. Semblable à un mélange de liquide, de fumée et d’électricité aux reflets irisés qui m’hypnotisent. Je ne peux pas bouger. Je suis comme clouée au sol par la beauté de cette boule de lumière.

Je commence à réagir lorsque celle-ci se met à avancer vers moi. Je me lève tout en ne la quittant pas des yeux. Je recule pas à pas mais elle me suit toujours. Cette boule de lumière pourrait s’apparenter à une boule de foudre, phénomène météorologique rare et méconnu qui survient généralement après un éclair. Mais je me souviens avoir lu quelque part que boules de foudres se désagrégeaient après quelques secondes seulement. Or celle-ci ne semble pas vouloir disparaitre.

Maintenant j’ai peur. Je commence à courir pour échapper à la boule de lumière, mais elle me suit, elle s’adapte à mon rythme et ne se laisse par berner par les nombreux virages que je prends. C’est comme si elle était téléguidée. Alors, essoufflée et souffrant d’un point de côté cuisant, je finis par m’arrêter et je fais face à la boule de lumière. Celle-ci se fige également, si près qu’en tendant le bras je pourrais la toucher.

Je me surprends à la regarder encore. Une nouvelle fois, je suis hypnotisée. Mais je ne parviens pas à reprendre le contrôle de mon corps. Mon cerveau me hurle de fuir mais pourtant, mon corps ne l’écoute pas, comme s’il agissait de son propre chef.

Je ne peux rien faire lorsque mon bras se lève, ni même lorsque mes doigts se tendent et que je fais un pas pour m’approcher de la boule de lumière. L’attraction qu’elle exerce sur moi dépasse de loin mon entendement et, malgré la peur panique qui s’est emparée de mon esprit, je comble les quelques centimètres qui me séparent de cette sphère aux reflets irisés.

Aussitôt, une vague de bien-être s’empare de moi. Une sensation de fraîcheur, douce et apaisante se diffuse dans tout mon corps. Soudain, c’est comme si tout ce qui se trouvait autour de moi explosait. Des volutes de fumée blanche et lumineuse s’échappent de la boule de lumière, qui se met à tourner sur elle-même. Un flash aveuglant me laisse désorientée. Mais, aussi vite que tout s’était déclenché, tout s’arrête. Les volutes de fumée disparaissent et la luminosité décroît tout à coup.

Quand je parviens enfin à discerner ce qui se trouve autour de moi, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. A seulement quelques mètres, il y a des gens. Mais, c’est étrange, c’est comme s’ils étaient flous. Ils se tournent vers moi. Puis, peu à peu, leurs contours gagnent en netteté et, ma surprise est à son comble.

Une vieille femme est en train d’avancer vers moi, entouré d’un halo lumineux et vaporeux, suivie par une foule de silhouettes floues. Elle finit par s’arrêter et me regarde dans les yeux. Décontenancée par la sagesse de son regard bleu pâle, je ne bouge pas d’un poil. Voyant ma réaction, un sourire bienveillant s’étend sur son visage. Je me détends un peu. Après quelques secondes passées à m’observer, la vieille femme demande :

Bonjour Marion, comment vas-tu ?

De plus en plus étonnée, je bredouille :

Je… Comment vous connaissez mon nom ?

La vieille femme émet un petit rire cristallin. Elle répondit d’une voix empreinte de mystère :

Oh, tu sais, tu ne me connais pas mais moi je te connais.

Et qui êtes-vous ?

Dans le temps où j’étais encore vivante, je m’appelais Louise.

Cette fois, je suis complètement perdue. Ce que je suis en train de vivre n’a aucun sens. Dans ma confusion, je parviens à bredouiller :

Comment… comment ça dans le temps où vous étiez encore vivante ?

Oh, tu n’as pas encore compris. De toutes les personnes que tu vois avec moi, aucune n’est vivante. Nous sommes, comme tu pourrais nous appeler, des fantômes, des âmes.

J’ai la tête qui tourne. Je ne peux pas croire ce que cette femme, Louise, me raconte. C’est insensé ! Tout ça n’est pas réel. Comme pour m’en convaincre, je demande :

C’est un rêve n’est-ce pas ?

C’est ce que tu crois ?

Eh bien… Je… Oui… je pense que c’est un rêve.

Et pourquoi selon toi est-ce un rêve ?

Sa question me prend au dépourvu. Je balbutie :

Parce que… Parce que c’est impossible. Les fantômes, les esprits, ça n’existe pas ! Tout le monde sait ça.

Alors tu crois que tout cela est irréel car on n’a jamais vu de personnes telles que nous. Ton raisonnement m’échappe, jeune fille.

Non, au contraire, mon raisonnement est logique. Tout cela ne peut pas être réel. Je suis en train de rêver.

Je n’y crois pas. Je suis en train de débattre avec une vieille femme fantôme au beau milieu d’un rêve ! Mais il est vrai que ce rêve est extrêmement réaliste. Je peux sentir le vent qui m’ébouriffe les cheveux, le froid qui me mord les joues. Je peux entendre les feuilles des arbres bruisser, les branches craquer. Quand j’y réfléchis, je n’ai jamais fait de rêve tel que celui-ci.

Comme pour confirmer ce que je pense, Louise poursuit :

Ce rêve-ci doit te paraître bien étrange. Sans doute n’en as-tu jamais fait d’aussi réaliste.

C’est vrai mais…

Donc tu admets qu’il n’est pas comme les autres.

Là, je ne trouve rien à répondre. C’est vrai qu’elle n’a pas tort.

Je suis persuadée qu’au fond de toi, tu sais que tout cela est réel. Mais crois-moi, tu ne pourras pas comprendre ce qu’il est en train de se passer si tu t’obstines à penser que nous sommes dans un rêve.

Et qu’est-il en train de se passer ?

Tu ne le sauras qu’une fois que tu arrêteras de croire que ce qui n’est pas normal est nécessairement impossible.

Je pèse le pour et le contre. D’un côté, mon esprit rationnel me dit que rien de tout cela est possible. De l’autre, ce que je vis est beaucoup trop réaliste pour que ce soit un rêve. Et puis, je crois qu’une partie de moi aimerait que tout cela soit réel. Alors, ma réponse est vite donnée :

Très bien. Vous avez raison. Tout ceci ne peut pas être un rêve.

Le visage de Louise s’illumine. Je suppose que c’est à moi de parler maintenant. Quitte à vivre quelque chose de totalement fou, autant le vivre pleinement. Autant s’y intéresser :

Vous avez dit tout à l’heure que vous tous n’étiez pas vivants. Mais comment se fait-il que vous puissiez me parler, que je puisse vous voir ?

Louise se met à rire elle me répond d’une voix enjouée :

Ça, aucun de nous ne le sait. Nous sommes morts, puis nous sommes partis là-haut, ajoute-t-elle en pointant la faille dans le ciel du doigt. C’est comme ça à chaque fois.

Donc vous êtes partis dans les étoiles ?

Nous y sommes partis, nous en sommes devenus.

Vous êtes des étoiles ?

Moi-même je ne le croyais pas au début mais c’est la vérité.

Cette conversation est sans doute la plus folle à laquelle j’ai jamais participé. Pourtant, une question me brûle les lèvres depuis un moment. Je ne sais pas bien s’il est correct de la poser à une personne morte. Mais, comme souvent, ma curiosité prend le pas sur mes bonnes manières et je demande :

Est-ce que je… est-ce que je pourrais vous poser une question un peu délicate ?

Louise sourit. Elle me répond :

Tu voudrais savoir comment je suis morte ?

Je… heu… oui. Mais si vous ne voulez pas je comprendrais. Je…

Louise me coupe dans mes balbutiements en éclatant de rire. Ce qui me rassure. J’ai craint que ma question à moitié formulée l’ait vexée.

C’est normal que tu te poses cette question, dit la vieille femme, et bien je suis morte d’une maladie.

Alors vous… vous vous souvenez de votre mort ?

Oui. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. On ne peut se remémorer les évènements exacts de notre vie, et donc de notre mort, qu’après de nombreuses années.

Petit à petit, la gêne que j’éprouvais à poser ces questions s’estompe et laisse place à une insatiable curiosité. Et puis, comme je vois que Louise se prête à ce petit interrogatoire avec entrain, je demande :

Et vous ? Cela fait combien de temps ?

Oh ! Je ne me suis pas amusée à faire le calcul mais c’était il y a treize ans, j’en avais un peu plus de soixante-dix à l’époque. Mais, avec moi, il y a certaines personnes qui sont mortes il y a des centaines d’années. Je peux les appeler si tu veux, ajoute-t-elle en voyant ma mine estomaquée

J’acquiesce. Louise se retourne vers la foule de formes fantomatiques massée à quelques mètres derrière elle. Aussitôt, ils avancent vers moi et bientôt, je suis entourée d’âmes.

Je suis un peu intimidée, mais Louise m’incite à leur parler. Alors j’obéis. Je marche au milieu d’eux, je les questionne, sur leur vie ou sur leur mort. Je me rends compte que la mort n’est pas un sujet tabou parmi eux. Au contraire, ceux à qui je n’ose pas poser de questions viennent vers moi naturellement et se mettent à me parler d’eux. Je rencontre ainsi des dizaines et des dizaines de personnes, d’anciens soldats, cuisiniers, ouvriers, professeurs, médecins, écoliers…

Certains attirent mon attention, comme un homme en tenue de soldat, abattu lors d’une guerre napoléonienne, ou comme un célèbre astronome, mort en contemplant les étoiles. Mais, alors que je me promène parmi ces âmes défuntes, mon regard est attiré par l’une d’entre elle. C’est un adolescent, peut-être un peu plus âgé que moi. Il se tient en retrait par rapport aux autres, le regard dans le vague, se balançant d’avant en arrière.

Je m’approche de lui. Il ne paraît pas me remarquer. Pour entamer la conversation, je dis :

Salut. Comment t’appelles-tu ?

L’adolescent sursaute. Il lève son visage vers moi. C’est étrange, j’ai l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. Mais impossible de me rappeler où. Je dois le confondre avec quelqu’un d’autre.

Je suis interrompue dans mes pensées par un murmure, à peine audible, sorti de ses lèvres :

Adrien… Je m’appelle Adrien…

Encouragée par sa réponse, je lui demande :

Et toi ? Comment es-tu mort ?

Adrien lève vers moi des yeux effarés. Toujours dans un murmure, il dit :

Je ne sais plus… Je… J’étais dans une voiture, je crois… Il y avait ma mère, enfin, je crois que c’était ma mère. On roulait et puis on a vu une voiture arriver en face de nous. Avec un homme qui conduisait et une fille à côté. Je crois qu’on les a percutés et… après tout était noir. Je ne me souviens plus de rien. Pourquoi est-ce que je ne me souviens plus de rien ?

Accaparée par son récit, je n’ai pas entendu Louise qui arrivait dans mon dos. Aussi, je sursaute quand elle dit :

Il est mort il y a peu de temps. C’est pour ça qu’il ne se souvient que de quelques détails.

Il y a combien de temps ? je demande.

Je ne sais pas. Quelques heures tout au plus. Mais au bout d’un certain temps, cela va lui revenir. Il faut juste qu’il se fasse à l’idée. Et ce n’est pas facile, crois-moi.

Tout en méditant ses paroles, je m’éloigne un peu de la foule d’âmes défuntes. Je m’approche d’un petit promontoire rocheux, surplombant la ville. A l’est, loin derrière le mont Vinaigrier, le ciel pâlit et les étoiles commencent à disparaître. L’aube approche. Je ne m’en étais pas rendue compte mais j’ai passé toute la nuit à parler à ces âmes, à ces fantômes.

Sous mes yeux, la ville commence à s’éveiller, les phares des voitures brillent sur la Promenade des Anglais. Un bateau sort du port. Je me demande ce que font mes parents en ce moment. Ils doivent bientôt venir me chercher. Peut-être sont-ils un peu inquiets à cause de la déchirure dans le ciel.

Je laisse mes pensées dériver une nouvelle fois vers Louise, vers ce groupe d’étoiles descendues sur Terre. Pour faire quoi ? Je n’en sais rien. Je me retourne vers elles et une chose me frappe : à mesure que le soleil se lève, elles sont de plus en plus pâles, à l’image de leurs semblables dans le ciel. Je me décide à aller vers elles, un peu à contrecœur. Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin. J’aimerais tant que cette nuit si particulière se prolonge encore une peu… J’ai tant de choses à découvrir, tant d’âmes à rencontrer.

Louise, toujours en train de parler à Adrien, se retourne vers moi. Je prends une grande inspiration et je dis :

Le soleil est en train de se lever. Et vous, vous disparaissez. Il faut que vous partiez. Moi, il faut que j’aille rejoindre l’entrée du parc. Mon père doit m’attendre.

Alors, Louise pose sur moi un regard de compréhension, presque de pitié. Elle déclare :

Personne ne t’attendra là-bas, ni ton père, ni ta mère, personne. Dans quelques minutes, nous allons disparaître. Et tu viendras avec nous.

Comment ça personne ne m’attend ? Et pourquoi est-ce que j’irai avec vous ?

Parce que maintenant, c’est là-haut qu’est ta place, dans les étoiles.

Je suis profondément troublée, je crois que je commence à comprendre ce que la vieille femme veut me dire. Mais je refuse de le croire. Je proteste :

Non ! Ma place est ici, avec mes parents !

Je sais que tu as compris. Tu refuses seulement de l’admettre. Ta place n’est plus ici. C’est fini maintenant.

Les larmes coulent sur mes joues. Je me prends la tête entre les mains. Je hurle :

Non ! Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas réel.

Ma voix se brise en disant ces derniers mots. Louise s’approche de moi et me dit :

Il faut que tu essaies de te souvenir. Souviens-toi.

Alors, malgré ma peine et mes doutes, je me concentre, je sonde les moindres recoins de ma mémoire. Je cherche, sans savoir vraiment quoi. Je m’apprête à abandonner lorsque, soudain, je suis assaillie par mes souvenirs :

Je suis dans une voiture. Mon père conduit, à côté de moi. La radio est allumée, elle déverse un flot de musique rétro que mon père adore. Il bouge la tête au rythme de la musique. Il engage la voiture sur un rond-point. Soudain, en face de nous, un 4×4 gris surgit. Mon père ne l’a pas vu. Je tente de le prévenir. Trop tard. En face, dans le 4×4, la femme qui conduit tente de freiner brusquement. A côté d’elle, il y a un adolescent que je reconnais : Adrien. Il est tétanisé. Tout se déroule très vite. Le choc est terrible, la douleur aussi. Tout devient noir.

Ensuite, il n’y a que des flashs : le son d’une sirène, plusieurs personnes penchées au-dessus de moi. Les visages défilent : des ambulanciers, des médecins, mes parents. Puis, vient une dernière image : mon père qui me prend la main, ma mère qui me caresse les cheveux en pleurant.

Je reprends contact avec la réalité, les joues inondées de larmes. Je les essuie d’un revers de la main. Ce n’est plus la peine de pleurer. Ça ne changera rien. Le soleil est bientôt levé sur la Baie des Anges. Les étoiles vont disparaître d’un instant à l’autre. Je n’ai plus mal, je n’ai plus peur. Louise m’adresse un sourire. Je le lui rends. Elle s’approche de moi et me demande :

Tu te sens prête ?

Je ne le suis pas. Je n’ai pas envie de partir. Mais je sais que je n’ai pas le choix. Pourtant, j’ai quelque chose à vérifier. Je tente de maîtriser les tremblements de ma voix lorsque je dis :

J’ai une question à vous poser.

Je t’écoute.

Vous avez dit que vous me connaissiez. Qu’est-ce que cela signifie ?

Une ombre passe sur les yeux pâles de la vieille femme. Pourtant, un sourire s’étend sur ses lèvres. Elle commence à raconter :

Il y a treize ans jour pour jour, alors que j’étais à l’hôpital, sur le point de mourir, mon fils est venu me voir. Il pleurait. Dans ses yeux, il y avait un mélange de joie et de tristesse. Il était triste de me perdre. Mais il débordait de bonheur car, quelques heures auparavant, un bébé était né, sa fille. Toi.

Je m’en doutais. Mais cela me fait l’effet d’un coup de poing dans le cœur. Je n’ose pas parler de peur que ma voix se brise. Louise, ma grand-mère, poursuit :

Tu sais, je m’en suis toujours voulu de ne pas t’avoir vu naître. Mais au moins j’ai pu te voir. La vie a été cruelle avec toi. J’aurais préféré te rencontrer dans une situation moins dramatique. Mais on ne peut plus rien y faire maintenant.

La vieille femme me tend la main. Je tente de la saisir mais mes doigts passent à travers. C’est peut-être égoïste mais, même si elle n’est qu’une forme fantomatique, je suis heureuse qu’elle soit avec moi. Presque confiante, j’observe les premiers rayons du soleil percer à travers les arbres et inonder le parc de l’observatoire de lumière. Alors, je dis adieu à cet endroit magique.

Enfin, je me sens emportée vers le haut, vers la déchirure dans le ciel. Là où est ma place : parmi les étoiles.

Julia Camous

 

 

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