Rouge et blanc ( partie 2)

– Rendez-nous nos terres ! Hurla la voix caverneuse.

« Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! » Priait Lola. Dans sa panique, elle se souvint alors du banquet de l’ouverture de l’académie. La table gigantesque chargée de milliards de gâteaux et de sucreries, de dindes et de paons, les robes splendides des dames aux cous ornés de bijoux d’or et de diamant, les hommes galants et élégants, sans oublier la musique ! Oh la musique ! Un grand musicien de l’époque était venu spécialement en Amérique pour couvrir ce banquet de notes enjôleuses et inouïes. Lola avait vraiment envie de parler au pianiste, mais sa mère l’avait interpelée pour lui dire :

– Ma chérie, ne dérange pas les musiciens.  Non, va plutôt remercier l’architecte.

Lola s’était donc mise à la recherche de l’architecte, accompagnée de sa mine boudeuse. Après avoir écrasé les pieds de la duchesse d’Autriche, elle le trouva enfin, lui et sa moustache noire et épaisse. Ses yeux colériques et sa grande taille avaient de quoi faire fuir. Il était en train de disputer une esclave amérindienne aux longs cheveux noirs.

– Qu’as-tu fait, animal ? Gronda t-il. Comment oses-tu me regarder dans les yeux ?! Il lui donna une grande gifle, et elle tomba violement au sol. « File ! » hurla-t-il.

La domestique amérindienne, comme habituée à cette violence, s’était tue. Quant l’architecte aperçut Lola, il changea soudain de comportement. Il était redevenu un individu calme et souriant, comme si rien ne s’était passé. « Effrayant », se dit la jeune fille.

– Bonjour, Mademoiselle Cooper ! La salua-t-il avec un fort accent british. Comment allez-vous ?

– Bien, merci… mes parents m’ont demandé de vous remercier.

– Mais c’est moi qui vous remercie. Grâce à vous j’ai pu retrouver ma place parmi les plus grands architectes du pays ! Dit-il joyeusement.

Après un petit silence, Lola reprit la discussion.

– Monsieur Johns, j’ai entendu des rumeurs sur le lieu où nous nous trouvons… Le village d’indiens… je voudrais savoir si… c’était vrai. Vous avez véritablement brûlé les habitants ? Vraiment égorgé le chef sur la place publique ? Vraiment créé un zoo humains avec les survivants ?

– Vous avez mal compris Mademoiselle Cooper… Ce village de peaux rouges était inutile. Alors, qu’a-t-on fait réellement ? Sur vos propres ordres, nous avons construit le plus beau et le plus grand laboratoire du monde ! On a rasé la forêt et le village, évidemment. La terre appartient aux Anglais, les sauvageons étaient donc en toute illégitimité.  À part servir d’esclaves, ils ne sont bons à rien de toute manière. Celà nous aura fait économisé une coquette somme Mademoiselle Cooper ! Ils ont été créés pour ça non ? Heureusement que nous sommes là, hein, mademoiselle ?

– Oui, peut-être… mais que sont devenus les indiens ?

– Certains servent d’esclaves, d’autres…

Il avait mimé une tête coupée avant de rire aux éclats. Lola avait lâché son verre, qui éclata en morceaux ; et d’effroi, elle saisit sa propre gorge de ses mains pour y étouffer un sanglot. Ils les ont tous tués… les femmes, les enfants, les hommes… aucun survivant sauf… l’ogre. On lui a volé ses terres, détruit son village et massacré sa patrie.

Qui est le monstre de nous deux ? Pensa-t-elle en reprenant ses esprits. Les parents de Lola lui avaient toujours appris que les sauvages n’étaient pas des hommes, mais des bêtes assoiffées de sang, qu’ils étaient impropres à la vie et que leur seule raison d’être était la servitude de notre race.

Mais son frère, Terence, avait toujours démenti cette vérité. Il avait d’abord essayé de raisonner ses parents. Rien n’y faisait. Puis, il avait tenté de haranguer la foule sans aucun résultat. Il était rentré, dépité, à la maison, personne ne voulait l’écouter. La seule qui avait compris la profondeur des propos de Terence, c’était Lola. Mais elle-même était perdue : ces deux vérités opposées s’affrontaient en elle. Quel camp choisir ?

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