Coup de gueule du 17 octobre

Dessin: Kichka (membre de l’association Cartooning for Peace)

Alors que ce média scolaire est à peine lancé, l’actualité nous rattrape, une nouvelle fois… Après l’assassinat de Samuel Paty, nos jeunes journalistes ont besoin de s’exprimer… un « coup de gueule » à lancer….

Coup de gueule du 17 octobre.

La plupart des lycéens, quand on leur pose la question, n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils veulent faire de leur vie ; on les bassine avec l’orientation, les salons, les portes-ouvertes, dans l’espoir qu’ils se réveillent un matin avec la certitude qu’ils ont trouvé leur voie, et si possible, avant de devoir formuler leurs vœux Parcoursup.
Pour moi, cette question ne s’est jamais posée, elle a, en fait, toujours été une évidence : je serai prof, prof et rien d’autre, parce qu’au delà d’être un métier, c’est une vocation, c’est le centre de mon univers, c’est tout ce qu’il y a de plus beau, de plus riche, de plus passionnant.

On m’a souvent fait remarquer, toujours avec humour, que j’en avais du courage, pour vouloir devenir prof, parce que c’est loin d’être facile ; les élèves turbulents, désintéressés, le temps à consacrer aux cours, aux corrections, aux parents, à la préparation du bac, l’Education Nationale qui se casse à moitié la gueule — enfin, vous voyez le tableau. Ça ne m’a jamais découragée, pourtant.

Ce matin, en me levant, je réalise subitement qu’il en faut, du courage, pour être prof, parce qu’aujourd’hui, en France, on peut mourir d’enseigner. C’est cru, comme révélation : on peut mourir d’enseigner, mourir d’inculquer à tous ces jeunes qui forgent l’avenir nos valeurs, les valeurs universelles de la Liberté, de l’Equité, de la Solidarité, tout ce qui leur permet, dans une république, dans une démocratie, de pouvoir s’ouvrir pleinement, absolument à ce monde qu’on laisse entre leurs mains.

Passé le premier choc, on se met forcément à la place de tous les professeurs de France, qui découvrent qu’on a décapité (rien que ça !) l’un de leurs collègues, que ça aurait pu être eux, ceux qu’ils croisent tous les jours, avec qui ils travaillent, nouent des amitiés, forment une immense famille, et en tant qu’élèves, on se dit que ça aurait pu être dans notre lycée, notre prof. Et on se dit « merde, ça va être comme ça, maintenant ? Après les journalistes, on s’en prend aux profs ? Comment rester de marbre ? »

Si je pouvais le hurler sans m’éclater les poumons, je le ferais avec une conviction presque indécente : je n’ai jamais, avant aujourd’hui, eu d’avantage foi en cette vocation, eu davantage envie de devenir prof et de me tenir aux côtés de tous les autres qui sont déjà mes collègues. La raison est limpide : ceux qui la menacent ne feront jamais tomber la Liberté, qui qu’ils soient, quels que soient leur nombre et les moyens qu’ils emploient ; en 5500 d’Histoire, vous pensez bien qu’ils ont déjà essayé !
Ils veulent nous faire peur ? Qu’ils essaient, ils nous gonfleront de hargne et de courage, ils nous soulèveront tous pour défendre nos Libertés, et la peur le multipliera au delà de toutes nos espérances. Ils ne nous feront pas taire, jamais, jamais, parce que nous sommes plus nombreux, plus bruyants, plus acharnés et dévoués à nos valeurs qu’ils ne pourront jamais aspirer à l’être. Nous n’aurons jamais besoin de leur faire la guerre, parce que la violence est l’apanage des plus ignorants, et dans notre belle France, dans nos écoles, on n’enseigne pas l’ignorance, on enseigne la Liberté, et on continuera de le faire même si ça doit nous coûter la vie.
Nous n’aurons pas besoin de leur faire la guerre parce que nous allons le couvrir d’honneurs, Samuel, nous allons élever sa mémoire à la hauteur de la Liberté qu’il défendait comme tous les enseignants, comme tous les citoyens, et la peur que l’on croyait nous inoculer ne pourra que pâlir face à notre mobilisation.

Nous sommes des milliers à être descendus dans les rues, et nous serons plus nombreux encore, car nous commençons à peine ; je l’ai déjà dit, et j’en suis intimement, viscéralement persuadée : on ne nous fera jamais taire, et tous ceux qui songent à menacer notre Liberté, nous les accablerons de honte.

Nous les accablerons tellement de honte, qu’ils en perdront même la tête.

L.V.